SARTRE ET ARON par Francis CHA

Francis CHA

Professeur de Sciences économiques et sociales à la retraite  

 

    Conférences dans le cadre du cycle  « Culture  d’hiver,  diversité des cultures  » organisé  par l’association Trait d’Union à Oloron Sainte Marie.  

 2006    Faut-il faire confiance aux économistes ?

 2008    La distinction Droite/gauche a-t-elle encore un sens ?

 2009    Jésus-Christ  et l’histoire.

 2010    Quoi de neuf ? : Montaigne.

 2011    La mondialisation économique.

 2011    Cycle sur le communisme.

 

  • La fin du communisme soviétique.

  • De Marx à Mao.

  • Trotsky. 

 2012    Les christianismes disparus.

 2013    Mondialisation et économie du Haut-Béarn.   

 Ces conférences ont fait l’objet d’émissions sur Radio Oloron.  

 

Conférence dans le cadre de  « Culture et partage en Vallée d’Aspe ».  

 2013  Montaigne.  

 

LA CONFERENCE 

Nés en 1905 Sartre et Aron deviennent amis à Normale Sup.

 Avant la guerre Aron se définit comme  <vaguement socialiste>  et pacifiste.

Sartre se définit comme un intellectuel de gauche mais ne participe pas aux luttes politiques.

 

  Professeurs en Allemagne  Aron perçoit les dangers du nazisme ce qui n’est pas le cas de Sartre.

   Ils soutiennent le Front Populaire mais Aron est très critique à l’égard du programme économique.

 

Pendant la guerre, Aron est rédacteur à la France Libre à Londres. Sartre, libéré d’un oflag, tente de monter un groupe de résistance dont l’activité concrète sera inexistante.  

A la Libération, les divergences politiques vont briser leur amitié retrouvée.

Sartre  se  réclame de l’extrême gauche non-communiste. Critiqué par le PCF, il se rapproche d’eux au début des années 50. Il considère que l’URSS, malgré ses défauts, est un progrès vers une société plus juste dans la mesure où la bourgeoisie a été supprimée ainsi  que l’économie de marche. Il sera donc compagnon de route du communisme même si les évènements de Hongrie de  1956 le rendent plus critique. Il s’enthousiasme pour la révolution castriste à Cuba. L’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS en 1968 marque sa rupture avec le communisme soviétique.

 

Aron est membre du RPF, parti gaulliste, au début des années 50, éditorialiste au Figaro, professeur à la Sorbonne. Il considère que l’Europe doit se placer sous le <parapluie américain> face à la menace soviétique. Il critique vigoureusement le marxisme dans ses livres en particulier <l’opium des intellectuels>.

 En Mai 1968, Sartre le critique lui reprochant son rôle  de mandarin. Aron qualifie les journées de <psychodrame collectif> mais décèle une <crise de civilisation>.

 

Dans les années 70, Sartre devient compagnon de routes des maoïstes s’investissant dans des actions de contestation et de création, en particulier, le journal Libération.

Aron soutient Pompidou et Giscard et critique le programme commun de la gauche.

Sartre meurt en 80, Aron en 83.

 

 

deux textes pris sur internet portant sur ces deux auteurs

 

1 )

Jean-François Sirinelli

 

Deux intellectuels dans le siècle, Sartre et Aron

 

Les deux philosophes, nés l'un et l'autre en 1905, furent d'abord d'inséparable " petits camarades " à l'Ecole normale supérieure entre 1924 et 1928. Le jeune Sartre, futur grand théoricien du devoir d'engagement, était alors totalement apolitique. Raymond Aron, déjà attentif à la vie politique, penchait pour sa part vers le socialisme et le pacifisme.

Du séjour qu'ils firent l'un et l'autre en Allemagne, ils tirèrent des enseignements différents, mais c'est la guerre qui les conduira vers des évolutions radicalement divergentes. Aron passe à Londres, où il écrit dans la revue La France libre. S'il ne fait pas la Résistance brillante présentée par certains de ses zélateurs, Sartre subit le choc de la captivité et de la défaite, et a l'expérience de l'engagement à travers quelques actions de résistance intellectuelle. C'est lui qui formulera en 1945, dans le premier numéro de sa revue Les Temps modernes (auxquels Aron collabore quelque temps), la théorie du devoir d'engagement de l'intellectuel. L'influence de ses idées sera alors énorme. La presse de l'époque fera vite l'amalgame entre l' " existentialisme " et l'effervescence qui règne à Saint-Germain-des-Prés; les tirages de ses livres sont élevés, ses pièces ont un succès considérable.

Très vite, la guerre froide partage le monde en deux et l'intelligentsia française en ressent les retombées. Sartre, d'abord violemment attaqué par le Parti communiste, s'en rapproche jusqu'à devenir, entre 1952 et 1956, un " compagnon de route ". Or ce sont précisément les intellectuels communistes et les " compagnons " que Raymond Aron dénonce à la même époque dans l'un de ses essais les plus célèbres, L'Opium des intellectuels, et au fil de sa réflexion sur le phénomène totalitaire.

Sartre et Aron resteront frères ennemis tout au long des années 1960, symboles et porte-parole des deux versants antagoniques du milieu intellectuel, aussi bien sur les guerres coloniales finissantes et le conflit vietnamien qu'au moment de la crise de mai 1968: le premier soutient le mouvement, tandis que le second devient, aux yeux de l'extrême gauche, le symbole de l'Université " bourgeoise " et du libéralisme politique honni.

Mais c'est précisément ce statut de penseur libéral qui, sur le tard, conférera à Raymond Aron notoriété et influence. A partir de la seconde partie des années 1970, le milieu intellectuel français connaît en effet une profonde crise idéologique: les modèles et les maîtres à penser de l'extrême gauche se trouvent dévalués, et le marxisme voit ses positions s'éroder rapidement. Sartre, mort en 1980, sera au cours des années suivantes souvent attaqué à titre posthume: lui qui incarna la position longtemps dominante de la gauche intellectuelle deviendra, d'une certaine façon, le responsable et le symbole des erreurs et des errances présumées de cette gauche. Dans le même temps, Raymond Aron, jusqu'à sa mort en 1983 et même après, se verra largement reconnu par ses concitoyens et porté par la vague du libéralisme.

Professeur à l'université de Lille-III, Jean-François Sirinelli a publié chez Fayard Génération intellectuelle, Khâgneux et normaliens dans l'entre-deux-guerres (1988), Intellectuels et passions françaises (1990). Il a dirigé l'Histoire des droites en France (Gallimard, 1992) et le Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle (PUF, 1995).

 

 

 

 

2 )

Raphaël Enthoven (Lire), publié le 01/04/2005 à 00:00

 

·          

 

Les deux écrivains français ont traversé le XXe siècle et l'ont marqué de leur fulgurance, de leur intelligence, et, même, de leurs erreurs. Lire revient sur leurs prises de position et leurs philosophies.

 

«Mon petit camarade, pourquoi as-tu si peur de déconner?» Cette question, que posait Sartre à Aron, résume peut-être le lien qui unit les deux philosophes: suffisamment différents pour devenir amis dans les années 1920, mais trop pour le rester dans un monde bipolaire où chacun, après 1947, fut sommé de choisir entre l'Est et l'Ouest. A vrai dire, cette question-là, Sartre n'a jamais cessé de la poser, même et surtout quand, pendant les années de plomb, il refusait tout dialogue avec son ancien condisciple. Au début, il y eut l'Ecole normale, où les deux adolescents entrèrent en même temps (cette promotion-là, 1924, fut un grand cru pour l'Ecole: elle comptait également les philosophes Georges Canguilhem, Paul Nizan, Daniel Lagache) et n'avaient aucun besoin d'être d'accord pour s'entendre à merveille. Si l'on excepte une commune détestation des puissants, les amis ne se ressemblaient déjà pas beaucoup: à l'époque, le futur maître à penser de la droite modérée jouait au premier de la classe et militait à la SFIO, tandis que Sartre jouait au graphomane apolitique. Aron lisait Alain, Sartre, Stendhal; Aron plaidait contre la guerre, Sartre cherchait à faire l'amour... mais l'ancien de Louis-le-Grand et «le petit Condorcet» s'étaient néanmoins juré transparence et fidélité l'un à l'autre et avaient idéalement réparti les rôles: «J'étais [...] son interlocuteur préféré, raconte Aron dans ses Mémoires. Toutes les semaines, tous les mois il avait une nouvelle théorie, il me la soumettait et je la discutais; c'était lui qui développait des idées et moi qui les discutais... Il essayait une idée et, quand ça ne marchait pas, je n'accrochais pas, il passait à une autre; parfois, quand il se sentait trop coincé, il se mettait en colère...» Aron censeur de Sartre? Sur-moi du penseur de l'en-soi? Le fait est que, malgré leur brouille définitive après la Seconde Guerre mondiale, Aron ne cessa jamais de lire et de critiquer dans leur détail les ?uvres les plus folles de Sartre, prolongeant, seul, un dialogue loyal que son ancien ami avait depuis longtemps remplacé par l'injure de mauvaise foi: «Voulez-vous que je vous dise qui est, en réalité, Aron? demanda Sartre à Jean Cau. C'est une supériorité qui tourne à vide et qui ne s'exerce que sur des gens qu'il considère par ailleurs comme des crétins.» 

 

De ce point de vue, comme Aron le remarquait souvent, Sartre ne fut pas à la hauteur de la règle de réciprocité qu'il présentait pourtant comme la règle éthique la plus haute. L'amitié de l'esprit libre et du potentat libertaire n'a pas résisté aux exigences de l'époque et au fait que, pendant la guerre froide, la moindre objection sonnait avant tout comme une offense: après 1947, les grands esprits ne se rencontreront plus - sinon le 26 juin 1979, à l'Elysée, avec d'autres intellectuels intervenus en faveur des boat people; la photo d'Aron et Sartre se serrant la main fit aussitôt le tour du monde. C'est la politique qui sépara les deux petits camarades, mais qui donna, du même coup, à la querelle de ces géants toute l'ampleur d'un monde en guerre. 

 

A l'un la droite, a l'autre la gauche
Il faut dire qu'à force de «se mettre toujours à la place de celui qui gouverne», pour reprendre la belle expression d'Aron, et de préférer ce qu'il croit vrai à ce que d'autres auraient plaisir à entendre, ce dernier s'est rarement trompé. Contre les donneurs de leçons qui, par candeur ou cynisme, revendiquaient la vertu, Aron fut celui qui, par honnêteté, enseigna Machiavel tout en le détestant. Aussi, du péril pacifiste des années 1930 à la critique du programme commun de la gauche, en passant par le danger soviétique ou la nécessité d'une Algérie indépendante, les prédictions de l'homme qui détestait les prophètes n'ont jamais été démenties. 

 

On n'en dira pas autant de Sartre qui dénonça le colonialisme, détesta la démocratie parlementaire et prit la défense des régimes de l'Est au point d'affirmer en 1954, que «la liberté de critique est totale» dans une Union soviétique dont il annonçait doctement qu'elle rattraperait l'Occident dix ans plus tard, avant de rompre avec le parti communiste pour devenir castriste, maoïste et couvrir de son autorité les appels à la violence et à la «justice populaire» ... Mais Sartre fut, aussi, un génie polyvalent (romancier, dramaturge, biographe, historiographe, philosophe, scénariste, nouvelliste, homme de radio, militant, directeur de revue, fondateur de quotidien et même animateur éphémère d'un parti politique) qui résume la folie de son temps, tandis qu'Aron, écrivain pourtant lui aussi, ne fut qu'un grand professeur hors sujet qui contredit son époque en la passant au crible de la rationalité. Aron, l'universitaire pondéré qui distingue «les intellectuels qui cultivent les illusions, et ceux qui les déracinent» est sans doute moins séduisant que Sartre, le polygraphe pour qui «contre le veau d'or du réalisme» il faut «rappeler l'existence du fait moral». L'adage s'impose d'emblée: «Il vaut mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron.» Alors, à l'un le conservatisme, à l'autre la justice sociale? A l'un la droite, à l'autre la gauche? A l'un le Vrai, à l'autre le Bien? A l'un la conviction, à l'autre la responsabilité? Ce serait trop simple, en vérité, tant ils échappent, l'un et l'autre, aux clichés qui les recouvrent. 

 

D'abord, Aron préférait Marx à Tocqueville et Sartre, Mallarmé à Mao. Aron, homme de compromis, refusa toujours de transiger avec ses opinions, alors que Sartre tenta d'adapter la liberté au communisme, au point, par exemple, d'interdire des représentations de sa propre pièce, Les mains sales, à la suite de violentes critiques dans la presse communiste, qui y voyait une propagande hostile à l'URSS; l'éditorialiste du Figaro fut un partisan de l'Algérie algérienne, tandis que l'anticolonialiste jugeait sévèrement les peuples qui tentaient de s'affranchir du joug soviétique; Aron le «spectateur engagé» fut un des premiers à partir à Londres après la défaite de juin 1940, alors que Sartre, héraut de l'engagement, oublia quelque peu d'être résistant («Pendant l'Occupation, j'étais un écrivain qui résistait, et non un résistant qui écrivait.»); Sartre le pacifiste fit l'apologie de la violence, alors qu'Aron, le polémologue, aimait plus que tout la sentence d'Hérodote, selon qui «nul homme n'est assez fou pour préférer la guerre à la paix», phrase qu'il fit graver sur son épée d'académicien, le 4 novembre 1963; le général de Gaulle avait pour Aron, selon ses propres termes, une «franche antipathie» (bien que ce dernier fût, quelques années, membre du RPF pour se faire pardonner un article hostile), tout en nourrissant une réelle admiration pour son ennemi Sartre, qu'il comparait à Voltaire («On n'emprisonne pas Voltaire!», s'exclama-t-il en 1968); enfin Sartre avait beau se décrire, à la fin des Mots, tel «un homme [...] qui les vaut tous, et que vaut n'importe qui», il n'en jouit pas moins, dès 1945, d'un prestige intellectuel, tandis qu'Aron, le savant considérable et le docteur honoris causa de nombre d'universités, fut longtemps seul, ou presque, de son camp. 

 

Mais la véritable différence, qui justifie qu'Aron, pourtant si pertinent, soit un peu démodé, alors que Sartre - si impertinent - est immortel, c'est que Sartre était écrivain. Aron le savait: «Pas assez littéraire», notait son professeur de lettres sur le bulletin du jeune Aron, l'année où Sartre publiait déjà sa première nouvelle dans La revue sans titre, tout en s'essayant au roman. Le cerveau sans failles d'Aron n'arrivait pas au talon de l'âme fêlée de Sartre. Les écrivains ont droit au dogmatisme, pas les philosophes. Et c'est finalement en artiste - non en imprécateur - que l'existentialiste persista à demander aux choses de se conformer aux mots... «Pourquoi as-tu si peur de déconner?» La réponse d'Aron s'est fait attendre: quand Bernard-Henri Lévy lui pose, en 1976, la question de savoir qui, de lui ou de Sartre, aura davantage marqué l'histoire de son temps, le vieux sage s'efface, sans hésiter, devant son petit camarade: «J'ai été paralysé par la peur de me tromper. Je redoute l'imagination, aussi bien en philosophie qu'en politique. En quoi, d'ailleurs, je suis plutôt un analyste ou un critique. Et les analystes ou les critiques sont des gens qui peuvent avoir une influence de leur vivant, mais dont l'?uvre, parce qu'elle est terriblement liée à une situation donnée, disparaît plus vite que celle de ceux qui ont eu l'audace de l'imagination.» A l'un l'élégance, à l'autre le génie. 

 

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