LES CAGOTS par BENOIT CURSENTE

L'histoire des cagots a passionné beaucoup de personnes. Certes ce n'est plus l'actualité, mais c'est page d'histoire de notre vallée et du Béarn qui nous était racontée.

M. Cursente nous a d'abord montré tout ce qui avait été écrit au cours des siècles sur les Cagots. C'est le plus souvent de traces d'un moment de leur présence plus que leur histoire.

Tous ces écrits ont eu des origines très diverses; donnant tour a tour aux Cagots des origines trés diverses jusqu'à des extraterrestres, les faisant porteurs de maladies supposées ou cachées. Certains écrits n'avaient d'autre objet que d'expliquer pourquoi les cagots étaient tenus à l'écart, et qu'il fallait les maintenir ainsi

La recherche historique a analysé ces écrits, recherché leur véracité et leur concordance, et ainsi a pu retracer  900 ans de leur histoire, avec toutes les évolutions inévitables sur une si longue période, sans en donner une image tronquée par la vision d'un moment.

Il y a au moins deux images traditionnelles à sortir de nos esprits:

- D'abord que les cagots étaient porteurs de la peste. En fait on les disait porteurs de la peste blanche, celle qui est a l'intérieur et qui ne se voit pas, et permettait donc de perpétuer cette image

- Ensuite qu'ils étaient victimes de malformations congénitales.. Cela n'a été vrai qu'avant leur disparition. En effet ne pouvant se marier qu'entre eux, et leur population étant très réduite en nombre,  le taux de consanguinité a été fort vers le milieu du 19 ème siècle et généré des malformations

Jusque là , ils étaient des personnes comme tout le monde, simplement mises à l'écart et victimes d'une ségrégation,  pour des raisons apparaissant aujourd'hui infondées, mais fortes dans les esprits des contemporains 

 

Parmi les travaux réalisés, il nous faut noter en Vallée d'Aspe, le mémoire universitaire ronéotypé de Danièle Ganchou, Les cagots, inventaire bibliographique monumental et ethnographique dans deux cantons béarnais : Accous et Monein. Essai d’interprétation des données, UPPA, Maîtrise, 1980, 2vol.

 

M. Cursente a bien voulu nous transmettre un condensé de sa conférence. Nous vous la proposons ci-dessous, après ces quelques photos

 

Benoît CURSENTE

 

Les cagots. Construction d’histoire , construction d’histoires. 

 

La question des cagots est de l’histoire de notre région. Connus selon les régions sous différentes appellations (crestiaas, agotes, capots, gahets, gézites, etc), les cagots constituent minorité d’exclus, victimes d’une ségrégation à facettes multiples : habitat séparé, stricte endogamie, interdiction de participer à la vie sociale et aux responsabilités de la communauté, participation séparée aux manifestations liturgiques, non identification à une maison. L’intérêt qu’on leur porte est légitime. Cet intérêt donne lieu à un flot ancien et toujours continu de publications : sur le Web , livres, revues, romans. Le souci d’attirer le chaland a pour corollaire une propension à mettre en avant les aspects monstrueux de leur apparence, qui ne correspondent en rien à ce que qu’ils furent. 

 

On peut appréhender la question de cagots par trois démarches :

 

1° A partir du présent, approche ethnographique (étude des traces toponymiques, archéologiques, mémorielles qu’ils ont laissées ). Réalisation d’enquêtes (qu’il faudrait systématiser), ouverture d’un musée (musée des cagots à Arreau), publication d’un livre (Au-delà de la rivière , de Paola Antolini, sur les agotes du Baztan).

 

2° En se focalisant au contraire sur la question des origines. Les cagots viennent d’ailleurs ou leur origine est occultée par un secret délibérément entretenu. Plusieurs hypothèses depuis le XVIe siècle (les Juifs, les Maures, les Normands, les Goths, les cathares). Quelques hypothèses plus récentes (les compagnons bâtisseurs, les populations préhistoriques à la révolution agricole, les extraterrestres…). Ces scénarios se situent sur un champ du savoir qui oscille entre  l’histoire ou de l’ésotérisme.

 

3° En s’attachant à compléter le dossier documentaire (dépouillements d’archives du XIIIe au XVIIIe siècle) et à l’étudier de façon critique sans se contenter de reprendre tels quels les matériaux publiés depuis longtemps dans les ouvrages de Francisque Michel (1847) et du Docteur Fay (1910), sans cesse réédités. C’est aux progrès liés à cette démarche scientifique que le conférencier consacre l’essentiel de son propos. 

 

Le principal travail qui a renouvelé la question des cagots est la thèse d’Etat du professeur de Bordeaux Françoise Bériac-Lainé, publiée en 1990 (Des lépreux aux cagots), fruit de près de 15 années de recherches. Ce travail d’érudition, qui marie les connaissances les plus récentes relatives à la lèpre (médicales et historiques) avec d’énormes dépouillements d’archives, apporte des avancées considérables. La lèpre est une maladie non héréditaire et une « maladie métaphore » d’une totale ambivalence : signe du péché et signe de la présence du Christ

 

L’histoire des cagots n’est pas linéaire, elle se décompose en quatre étapes (si on considère avec elle que ce qui se passe avant l’an mille est « hors histoire », faute de documents).

 

1°De l’an mille à environ 1320, dans une poignée de textes latins apparaissent des personnages désignés comme christiani. Ces personnages appartiennent le plus souvent à la strate sociale supérieur (chevaliers, bourgeois), plusieurs documents attestent qu’ils sont sans doute lépreux et à tout le moins en contact avec le monde des lépreux (léproseries nommées christiania sive leprosia).

 

2°De 1320 à1540 : les christiani cèdent la place crestiaas dans les textes en langue gasconne . Simple traduction ? Rien de moins certain. Par rapport aux christiani, deux différences essentielles : ils n’appartiennent jamais aux sphères dominantes (souvent urbaines), mais au monde des pauvres et ils sont disséminés dans les villages ; ils ne sont nullement lépreux (au sens médical actuel). En témoignent les généalogies de cagots, impossibles lépreux puisque la lèpre n’est pas héréditaire ! Les crestiaas, le plus souvent voués au travail du bois, n’échappent à la dégénérescence par endogamie répétée qu’un allant chercher leur conjoint loin de leur village.

 

3°De 1540 à 1789 : les cagots sont éclairés par une abondance de sources de toute nature. En Béarn, les  crestiaas sont désormais désignés cagots, signe d’une détérioration de leur image. En fait, période de tension et de « reformatage » du phénomène. Les cagots commencent à prendre conscience de l’injustice de leur sort ; les élites (haute Eglise, parlements  de Toulouse et Bordeaux) leur donnent raison. Les médecins qui les examinent les trouvent sains et normaux. Par grignotages et avec d’énormes différences selon les localités le processus d’intégration est en cours : admission des morts dans le cimetière, des vivants dans l’église et les conseils communaux, désignation par un nom de famille… Or, en Béarn et en Navarre ce processus s’est heurté à des réticences particulières de la part des élites (états de Béarn) et surtout des populations. Le succès rencontré par le fantasme de la « lèpre blanche », pure invention du XVIe siècle, va y contribuer (la lèpre subsisterait tout en cessant de se traduire dans l’apparence physique !)

 

4°Ces attitudes ségrégationnistes de la population vont se prolonger au-delà de 1789, et parfois même jusqu’au XXe siècle. Les cagots deviennent des sujets d’observations ethnographiques et médicales, trop souvent biaisées biaisées (ils ne subsistent que sous forme d’isolats rendant inéluctable une  endogamie dégénérative). 

 

Dans un dernier temps, le conférencier examine le scénario proposé par l’historien Alain Guerreau selon lequel l’histoire des cagots serait toute entière  contenue dans le documentation des XIIIe-XVIIIe siècles (cf. A. Guerreau et Y. Guy, Les cagots du Béarn). Or, la question se pose bel et bien dès l’an mil. L’ examen de la fameuse charte du cartulaire de Lucq, toujours citée comme donnant la toute première mention d’un cagot, montre que le mystérieux Auriol Donat  en étant qualifié sans autre explication de christianus atteste l’existence, dès avant l’an mil, d’un groupe social dont la définition va soi. De cette condition de christianus on ne sait strictement  rien sauf qu’elle était très certainement bien différente de celle des cagots du XVIe siècle !

 

Enfin, l’idée d’Alain Guerreau selon laquelle  les cagots seraient apparus vers la fin du XIIIe siècle par contact de  société béarnaise arriérée avec la « modernité » des structures féodales conquérantes, se heurte à des objections majeures. Elle postule que les sociétés de montagne étaient  « sans nobles, sans serfs et sans cagots », ce que les recherches actuelles contredisent. Son scénario considère que le Béarn est l’épicentre du phénomène, et que les cadets exclus de l’héritage de l’ostau, désormais réservé au seul aîné, auraient fourni la masse des exclus. Or, une cartographie fondée sur des dépouillements complets dont il n’avait pas eu connaissance, montre que dans les pays d’Armagnac, restés de droit familial égalitaire, la densité des capots n’a pas été moindre que celle des cagots (cf. G. Loubès, L’énigme des cagots). 

 

En conclusion, la connaissance de la longue séquence christiani-crestiaas- cagots a considérablement progressé, mais elle reste riche de paradoxes, de contradictions et d’obscurités. Une situation qui appelle la poursuite des recherches sur le terrain et en archives (cf. le beau livre de Bernard Desbonnet, Les cagots de l’Arribère)… et qui est propre à exciter l’imagination. On n’en a pas fini, à propos des cagots, de s’évertuer à construire une histoire et de se délecter à échafauder des histoires !

 

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