LES ÉCRIVAINS FRANÇAIS ET LA 1ère GUERRE MONDIALE : DES ÉCRIVAINS COMBATTANTS                par M. Jean-Marc KELLER

 

Jean-Marc Keller

 

Jean-Marc Keller, agrégé d’histoire et de géographie, professeur à la retraite, vit actuellement à Lescun.

 

 

Les écrivains français et la Première Guerre Mondiale

 

La mobilisation et l'engagement massifs des écrivains français, dès août 1914, représentent pour le monde des lettres un phénomène historique sans précédent. 

 

Cette conférence se propose, à partir d’auteurs combattants, de montrer comment leurs livres parus entre 1914 et 1920 participent à la construction d’une culture de guerre et à l’écriture de l’histoire de la Grande Guerre.

 

Guillaume Apollinaire, 1880-1918

Roland Dorgelès, 1885-1973, Les Croix de bois

Charles Péguy, 1873-5 septembre 1914

Henri Barbusse, 1873-1935, Le Feu (Journal d'une escouade)

Maurice Genevoix, 1890-1980, Ceux de 14

Blaise Cendrars, 1887-1961, La Main coupée

 

 

En novembre 2020, Maurice Genevoix et Ceux de 14 entrent au Panthéon.

 

 

Vous trouverez une synthèse de la conférence par Jean-Marc Keller en-dessous de la galerie de portraits des écrivains combattants.

 

 

 

Synthèse de la conférence (par Jean-Marc Keller)

 

Les écrivains combattants français et la première guerre mondiale

 

Il s’agit d’une étude à la croisée de l’histoire et de la littérature permettant une autre approche la Grande Guerre très peu étudiée : une démarche historique s’appuyant sur une argumentation littéraire.

 

Comment les écrivains combattants ont participé :

  • à la construction d’une culture de guerre : c’est-à-dire aux représentations qu’à la société française de cette guerre.
  • à l’écriture de l’histoire de cette guerre

Nous nous appuierons sur quelques exemples d’écrivains connus et d’autres parfois oubliés en nous limitant à leurs liens avec la guerre. J’ai retenu ceux dont les œuvres ont été publiées entre 1914 et le début des années 20 et ont continué le plus souvent à être éditées en raison de leur valeur littéraire

 

I) Les écrivains combattants : une double mobilisation

 

1) Qu’est-ce qu’un écrivain combattant ?

Le concept d’écrivain combattant apparait dès 1914 avec le bulletin des écrivains de 1914.

 

En novembre 1914 est publié le premier numéro du Bulletin des Ecrivains de 14 à Paris avec un hommage à Charles Péguy, dont la diffusion est assurée par la rédaction de « L’Intransigeant ».

Il parut régulièrement tous les mois entre 1914 et 1918 et eut pour objectif de faire le lien entre les écrivains du front et ceux de l’arrière. Il crée ainsi une réelle fraternité entre les écrivains. Il avait la forme d’un « quatre pages » contenant essentiellement de nombreuses informations sur la vie littéraire pendant la guerre.

 

Ce bulletin est révélateur de la forte mobilisation des écrivains au front ce qui représente pour le monde des lettres un phénomène historique sans précédent : pourquoi ?

 

¤ la France étant un pays de conscription (mars 1905 loi Berteaux), beaucoup d'écrivains en âge de porter les armes furent appelés sous les drapeaux dès les premiers jours de la mobilisation. Exemples : Charles Péguy, Alain-Fournier

 

¤ d'autres choisirent de s'engager, même réformés ou de devancer l'appel : entre 1914 et 1918  15% des écrivains combattants s’engagèrent volontairement.

Exemples : Jean Cocteau, Henri Barbusse

 

Nous pouvons distinguer deux types de causes à ces engagements volontaires :

¤ pour certains écrivains comme Henri Barbusse la guerre va permettre d’accélérer les transformations sociales

 

¤ pour d’autres écrivains comme Roland Dorgelès la guerre doit permettre de défendre les valeurs et le territoire de la France

 

Nous pouvons intégrer ici des engagés étrangers de langue française comme Guillaume Apollinaire : (polonais né à Rome et naturalisé en 1916) et Blaise Cendrars (suisse naturalisé en 1916)

 

Pour tous ces écrivains il s’agit de se mettre au service d’une cause : nous sommes face à un fort engagement du monde des lettres pour qui cette guerre doit mettre fin à la guerre.

 

Ceci fonde une culture de guerre reposant sur le mythe de

la « der des der » et de la « Grande Guerre »

 

Est défini comme écrivain combattant tout écrivain qui fut confronté à l’expérience du front entre 1914 et 1918.

 

2) Comment les écrivains combattants se mobilisent en écrivant ?

 

Aucun événement historique n’a déchaîné autant de littérature que la première guerre mondiale : pourquoi ?

 

Il s’agit pour les écrivains combattants de continuer leur métier d’écrivain en rendant hommage à leurs camarades, en mettant à distance la guerre grâce à l’écriture, et en répondant à une forte demande.

 

Les éditeurs contribuent à la création d’une image littéraire de la guerre par une entrée massive de la guerre dans le catalogue des maisons d’édition. Exemple : Hachette crée la collection « Mémoires et récits de guerre » dans laquelle est publiée « sous Verdun » de Maurice Genevoix

 

Le prix Goncourt légitime les récits de guerre entre 1914 et 1918 : tous les lauréats sont des écrivains combattants pour des récits de guerre.

 

¤ en 1914 : le prix fut attribué en 1916 à Adrien Bertrand pour

« l’Appel du sol » publié en 1914.

¤ en 1915 : « Gaspard » de René Benjamin

¤ en 1916 : « Le Feu » de Henri Barbusse

¤ en 1917 : « La Flamme au poing » d’Henry Malherbe

¤ en 1918 : « Civilisation » de Georges Duhamel

 

Nous pouvons distinguer deux genres littéraires :

 

¤ des « romans » sur l’expérience de guerre : un mélange d’autobiographie et de fiction pour rendre compte de la guerre et pas seulement de leur guerre.

Ils rompent avec le style du XIXe siècle en introduisant fortement le langage parlé dans les dialogues.

 

¤ des poèmes comme « Discours du Grand sommeil »

de Jean Cocteau

 

Ces ouvrages pour être publiés doivent passer la censure.

 

La censure des livres arrive tardivement car la préoccupation était la presse dont la loi du 5 août 1914 interdit de publier tous renseignements et informations autres que ceux communiqués par le gouvernement. Le bureau de censure des livres commence en janvier 1915 mais elle est peu organisée et donne une impression d’amateurisme. L’interdiction totale d’un livre est très rare et certains livres sont publiés sans être soumis à la censure (Civilisation de Georges Duhamel). La faible proportion de censure révèle une intériorisation par les écrivains des représentations communes aux civils comme aux militaires.

 

II) Les écrivains combattants : des témoins littéraires

 

1) Quel est leur récit de l’entrée en guerre ?

 

Prenons deux exemples :

¤ dans « Clarté » publié en 1919 Henri Barbusse évoque une entrée en guerre qui se fait dans « l’enthousiasme et la résolution », révélant un consentement.

 

¤ dans « Les Poissons morts » Pierre Mac Orlan évoque

« un mutisme », révélant une contrainte.

 

Comment expliquer ces deux approches qui semblent contradictoires ?

 

¤ le silence s’explique par la gravité de la situation et le choc de la mobilisation générale

¤ la résolution s’explique par le sentiment que la guerre est inéluctable : elle était dans les esprits

¤ l’enthousiasme dû au relâchement soudain d’une tension accumulée et de la certitude d’une guerre courte victorieuse

 

Ces récits évoquent des moments différents de l’entrée en guerre.

 

2) Quel récit de la vie des combattants ?

 

Dans leurs récits nous retrouvons trois aspects de la guerre :

 

¤ la tranchée :

elle participe à une représentation de la guerre : « la guerre des tranchées ». Quand les écrivains évoquent les tranchées, ils décrivent certes les combats mais aussi la vie des soldats au repos livrant ainsi des passages assez concasses et humoristiques. Exemple « La Guerre au Luxembourg » de Blaise Cendrars

 

¤ la violence conduisant à la mort :

une brutalisation reposant sur la haine de l’ennemi.

Exemples

« J’ai tué » de Blaise Cendrars

« Voluptés de guerre » d’Edmond Cazal 

« Les Bleus en bleu » poème d’Adolphe Gysen

 

¤ un sens de la guerre :

un sacrifice pour la patrie et une guerre sainte.

Exemples

« Vie des Martyrs » de Georges Duhamel 

« Le Poème de la tranchée » de François Porché

« Témoignage d’un converti » d’Henri Ghéon.

 

 

Conclusion

 

Les écrivains combattants par leurs récits et poèmes participent bien à la construction d’une culture de guerre et à l’écriture d’une histoire de la guerre.

 

La littérature de guerre révèle la volonté des écrivains combattants de bâtir un genre nouveau permettant dire la guerre en exprimant l’indicible et en donnant à voir l'inimaginable.

 

En publiant leurs ouvrages, les écrivains combattants témoignent certes, mais pas seulement car ils tentent également de donner sens, d’interpréter : ils sont plus que de simples témoins.

 

Pour la plupart des écrivains combattants ce qui compte, c'est de révéler leur expérience de l’horreur de la guerre, quitte à prendre quelques libertés avec la réalité.

 

Pour ces écrivains, littérature et témoignages doivent se nourrir l’un l’autre : il s’agit de rendre le témoignage vivant par des moyens littéraires d’où l’expression de « témoignage littéraire » fondant le roman et la poésie de guerre.

 

Pour l’historien, c’est moins la recherche d’une vérité des faits rapportés par les récits et poèmes de guerre qui l’intéresse que la réalité des représentations qu’ils véhiculent.

 

Les livres parus pendant la guerre ne sont pas de l’histoire, mais,

il y a de l’histoire et de la littérature.

 

Annexe des auteurs cités

Charles Péguy : 1873 – 1914

Adrien Bertrand : 1888 - 1917

René Benjamin : 1885 - 1948

Henri Barbusse : 1873 – 1935

Henry Malherbe : 1886 - 1958 (pseudonyme d’Henry Croisilles)

Georges Duhamel : 1886 - 1966

Roland Dorgelès / Rolland Maurice Lecavelé : 1885 - 1973

Jean Cocteau : 1883 - 1963

Blaise Cendrars / Frédéric Saucer : 1887 - 1961

Maurice Genevoix : 1890 – 1980

Guillaume Apollinaire / Guillaume Apollinaris de Kostrowitzky :

1880 - 1918

Pierre Mac Orlan / Pierre Dumarchey : 1882 -1970

Edmond Cazal / Adolphe d’Espie, nom de plume Jean de la Hire : 1878 - 1956

Adolph Gysin / Jean d’Aven : 1880 - 1946

François Porché : 1877 – 1944

Henri Ghéon / Henri Léon Vangeon : 1875 – 1944

 

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