FRONTIERES ET ARTS par Mme LE CORRE

 

Brève présentation de la conférencière

 

Sandrine Le Corre, docteure en Esthétique, sciences & technologies des arts, membre du Labo AIAC, Arts des Images & Art Contemporain, Université Paris 8, chargée de cours à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour.

Nous remercions Mme Le Corre de nous avoir transmis un compte rendu très large de la conférence qu'elle a tenue A Accous

 

Conférence

 

Cycle organisé par l’association Partage et culture en Aspe

 

 

 

Frontières et arts

 

22 septembre 2018

 

 

 

La conférence intitulée Frontières et arts (XXème – XXIème siècle) s’est organisée en trois axes de réflexion : « Frontière et pouvoir », « Frontière et identité » et « Frontière et mobilité », à partir d’une question directrice : comment les artistes modernes et contemporains traitent-ils la question récurrente, incontournable, critique, obsédante des frontières géopolitiques, de ses usages et de ses enjeux ?

 

Le terme « frontières », dans le cadre de cette conférence, désigne, selon sa définition première, la « limite qui, naturellement, détermine l’étendue d’un territoire ou qui, par convention, sépare deux États ». Plus qu’un « cours » d’histoire de l’art qui privilégie une présentation chronologique des œuvres, il s’agit de procéder par analyse d’œuvres. Le corpus étudié est volontairement restreint, la parcimonie étant préférée à la boulimie visuelle.

 

 

 

1. Frontière et pouvoir

 

Quel artiste convoquer en premier lieu ? Une artiste contemporaine d’origine israélienne, qui vit et travaille à Tel Aviv, Sigalit Landau. L’analyse de sa vidéo-performance intitulée Barbed Hula, réalisée en 2000, permet, sans faux semblant, de rendre compte d’une approche engagée de l’art à l’épreuve des frontières. Et cela, à partir d’une frontière précise, hautement sensible, non pacifiée, la frontière israélo-palestinienne.

 

Sur une plage, une femme nue fait du hula hoop. Mais, la scène prend d’emblée un caractère extrême : le hula hoop, habituellement en plastique, est en fil de fer barbelé. Dès les premières ondulations lascives, le barbelé, en s’enroulant autour du ventre, écorche la peau. Les images sont crues. Sans échappée. Une manière violente de se confronter à la question des frontières par le corps mis à l’épreuve, celui de Sigalit Landau elle-même.

 

 

Sigalit Landau, Barbed Hula, 2000, Still de la vidéo, 2 min

 

 

 

En interrogeant le phénomène frontalier de la sorte, quelle représentation de la frontière nous donne Sigalit Landau ? >Elle livre l’extrême de la frontière, son utilisation honteuse, illégitime. À la définition de la frontière comme ligne de démarcation entre deux États vient se substituer une autre frontière, terrible. Un glissement s’opère donc de la frontière comme ligne de démarcation à la frontière comme déchirure. Pour enrichir l’analyse, deux références ont été évoquées.

 

1/ Gloria Anzaldúa, Borderlands – La Frontera - The New Mestiza, San Francisco, Aunt Lute Books, 1999, p. 24, in Le peuple qui manque, Atlas critique, dossier de presse, exposition Parc Saint Léger, 17 mars - 27 mai 2012.

 

2/ Régis Debray, Eloge des frontières, Paris, Editions Gallimard, 2010.

 

Cette performance, emblématique pour travailler le premier axe « Frontière et pouvoir »,  pose la question de la frontière comme un dispositif d’exercice de souveraineté étatique. L’autorité de l’État repose sur la mainmise sur un territoire qu’il s’agit alors, selon les perspectives politiques de chacun, de maintenir, de protéger ou d’étendre. De la réussite ou de l’échec de l’État à maintenir, à protéger ou à élargir ses frontières dépend son autorité. La frontière est conçue comme un marqueur.

 

Une fois marquée, de surcroit avec une telle intensité et profondeur, une frontière s’efface-t-elle ? La frontière doit-elle s’effacer ? Peut-elle s’effacer ? Doit-elle s’effacer ? Sur cette question de l’effacement, Azkelon[1], une vidéo de Sigalit Landau de 2011, est analysée.   

 



[1]. Sigalit Landau, Azkelon, 2011, projection vidéo sonore au sol, 16’’32’. Pour voir un extrait, <http://www.sigalitlandau.com/page/video/Azqelon.php>.

 

 

Sigalit Landau, Azkelon, 2011, still, projection vidéo sonore au sol, 16’’32’

 

 

 

 

 

2 - Frontière et identité

 

Cet axe prend pour objet d’étude une œuvre de l’artiste peintre mexicaine Frida Kalho intitulée Autoportrait à la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Il s’agit d’une huile sur métal qui date de 1932. L’objectif de cette analyse est de mettre en avant le rôle des frontières dans la construction identitaire, d’envisager le façonnement de l’identité et de l’altérité, du même et de l’autre, par et avec l’espace frontalier. Pour ce faire, l’analyse s’est organisée en trois parties :

 

-  La frontière comme lieu de construction identitaire

 

- De la construction identitaire aux stéréotypes

 

- L’interface de la frontière

 

 

Frida Kahlo, Autoportrait à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis

 

1932, huile sur métal, 31 x 35 cm, collection particulière Manuel et Maria Reyero, New York.

 

 

 

L’œuvre se compose d’un autoportrait et d’un paysage. Le portrait en pied de Frida fait frontière en quelque sorte. Que sépare-t-il ou que connecte-t-il ? Il sépare deux espaces, deux paysages, deux États - le Mexique à gauche et les États-Unis à droite - deux cultures, deux mondes - l’Ancien et le Nouveau monde. Le clivage structurel du tableau est un moyen efficace, pour Frida, de rendre compte du clivage culturel entre le Mexique et les États-Unis. L’artiste, se faisant, corrobore la définition selon laquelle la frontière est un dispositif matériel et symbolique qui, en délimitant un État, confère une identité nationale. Le façonnement de l’identité nationale et de l’altérité repose, dans ce tableau, sur un anti-américanisme et une « mexicanité » exacerbés.

 

Ce constat, bien que réel, n’est que provisoire. En effet, un détail contredit ce schéma général. Une jonction étrange, surréelle, énigmatique s’effectue entre les deux parties clivées de l’œuvre, dans la partie basse du tableau. Comment ? Les racines des plantes et les câbles électriques fusionnent.

 

À l’opposé d’une approche stéréotypée, de la stigmatisation de l’autre comme étranger, il est possible, à partir de ce détail, d’opposer une conception constructive et fertile de la frontière. Comment caractériser la frontière comme interface ? En reconsidérant cette place à la frontière que l’artiste se réserve. Où se représente-t-elle ? À la frontière « entre », c’est-à-dire à l’intersection, à l’interface. Ce positionnement de l’artiste, à l’interface, fait-il sens, si l’on se réfère à la biographie de l’artiste.

 

À la différence de Frida Kahlo, certains vont faire de cette position frontalière une richesse, non pas source ou expression d’un déchirement, d’une difficulté intérieure, mais un enrichissement : Orhan Pamuk, le Pape François et l’exposition J’ai deux amours (Musée national de l’histoire de l’immigration, 2012) furent pris comme exemple.

 

 

 

3. Frontière et mobilité

 

Dans cet axe, la frontière est envisagée comme un dispositif, un espace de circulation. Mais, encore une fois, selon la politique en vigueur, cette traversée de la frontière est rendue possible, compliquée voire impossible. Au cœur de cet axe de réflexion, la notion de « flux ». En géographie, on distingue plusieurs grands types de flux : les flux de personnes, les flux matériels (flux de marchandises, de matières premières) et les flux immatériels (flux de communication ou flux financiers). Les deux œuvres étudiées s’intéressent au premier de ces trois grands types énoncés : les flux migratoires des personnes. Plutôt que de flux, peut-être serait-il plus pertinent de parler de reflux.

 

Ces deux œuvres - Adrian Paci, Centro di Permanenza temporanea (Centre de détention provisoire), 2007, vidéo couleur, son, 5’30’’ et Mohamed Abusal, Un métro à Gaza, 2010-2011, multimédia - sont intéressantes car elles fonctionnent comme des faux-amis, c’est-à-dire qu’elles se donnent à voir pour autre chose que ce qu’elles sont véritablement. Le spectateur est leurré avec simplicité, humour ou poésie selon les personnalités de chacun des artistes.

 

            Adrian Paci offre une représentation en forme de fiction divisée en deux parties, sans dialogue, sans commentaire. Toute la première partie est consacrée à poser le cadre narratif – celui d’un départ en avion. Puis, l’artiste opère volontairement une rupture de ce cadre préalablement posé. De manière simple, par un simple mouvement de rotation de l’image, rendant alors visible le hors-champ auquel on ne s’attend pas. La passerelle n’est reliée à aucun avion. Le récit prend alors brusquement une toute autre direction. Il se transforme en celui d’un faux-départ. Du flux au reflux, un renversement total.

 

 

Adrian Paci, Centro di Permanenza temporanea (Centre de détention provisoire), 2007, vidéo couleur, son, 5’30’’.

 

Mohamed Abusal, quant à lui, est un artiste palestinien, né en 1976, qui réside à Gaza. Il imagine, mêlant humour, autodérision et utopie, en 2010-2011, Un métro à Gaza, territoire palestinien surpeuplé confronté à une situation chaotique en terme de circulation. Il fabrique et implante un panneau électrique chapeauté d’un M lumineux, barré de l’inscription « station de métro », dans cinquante emplacements de la bande de Gaza, des bords de la Méditerranée aux cités et aux terrains vagues, puis les photographie, comme s’il s’agissait de stations de métro. Il réalise des photos. Pour compléter le dispositif, l'artiste a conçu en un plan du métro à Gaza.  

 

 

Mohamed Abusal, Un métro à Gaza, 2010-2011.

 

 

 

             Ces deux représentations, par leur jeu de flux contrarié, rendent compte de la régression de la libre circulation des personnes à l’heure où les pays se barricadent derrière des frontières murées.

 

Pour ouvrir cet horizon pessimiste, l’analyse se poursuit par le projet transfrontalier du Jardin des Deux Rives, entre Strasbourg (en France) et Kehl (en Allemagne), inauguré en 2004. Partant de la définition de Bernard Reitel: « La frontière est un objet qui met de la distance dans la proximité[1].», le passage du frontalier au transfrontalier renvoie à l’idée que la proximité l’emporte sur la distance, que le lien l’emporte sur la séparation. Le projet de jardin transfrontalier vise à faire des éléments de distanciation – le Rhin et les deux rives – un tout. La structuration et l’aménagement du Jardin doit permettre de relever ce défi du « tout » : faire un avec trois, c'est-à-dire faire que le Rhin et ses deux rives soient désormais unis, sans oublier pour autant l’histoire, tant le front entre la France et l’Allemagne fut un lieu de fracture territoriale, lieu de conflits, lieu d’arrachement.

 

 

 

Conclusion. Frontière de l’humanité

 

À cette approche synthétique en trois axes– « Frontière et pouvoir », « Frontière et Identité » et « frontière et flux » - il est important d’ajouter une préoccupation artistique sous-jacente qui traverse et irrigue la plupart des œuvres étudiées et des trois axes : « Frontière et humanité ».

 

Pourquoi cette question de la frontière est-elle si obsédante et parfois si conflictuelle et déchirante ? Sans doute parce que ce qui est en jeu, fondamentalement, est l’humanité. L’humanité ou l’inhumanité de l’humain : voilà ce que la frontière met en question, met à l’épreuve, parfois jusqu’au vacillement. Cette problématique fait l’objet d’un dossier dans le n° 106 de la Revue Africultures dont la première de couverture est illustrée par le travail photographique d’Aïda Muluneh.

 

Lors de la discussion qui a suivi cette conférence, le travail de l’artiste Jacques Brianti est évoqué. Il expose quelques œuvres jusqu’au 30 novembre 2018 à la Maison de la montagne dans le cadre d’une exposition intitulée « Logeons, longeons les frontières ».

 

 

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